20151226_c09

Dossiers photographiques

La basilique royale de Saint-Denis est très loin de recevoir le nombre de visiteurs que son passé justifierait. Berceau de l'art gothique (initialement dénommé art français ou Opus Francigenum en latin), sépulture des rois de France depuis Clovis, son histoire est complexe, parfois glorieuse, parfois triste, tourmentée toujours; le monument a été construit, déconstruit, reconstruit, défiguré, restauré, et c'est ce qui le rend passionnant. L'église a été classée monument historique en 1862 et elle figure sur la liste indicative (tentative list) déposée par la France pour l'inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1996. L'église est toujours consacrée à la religion catholique; elle constitue une paroisse vivante particulièrement active et multiculturelle, ouverte au monde par les caractéristiques de ses fidèles.
facade_ouest_avant_1844
La façade ouest, gravure de François-Nicolas Martinet, 1780. Domaine public, Crédit Wikimedia.
facade_ouest_2015-thomas_clouet_wikimedia
La façade ouest en 2015; © CC by SA, Thomas Clouet / Wikimedia

20230718_c033
La Chapelle d'Huiduin, édifiée en 832 et reconstruite en 1140 par l'Abbé Suger; © Michel Racine.

L'histoire du monument tel qu'il est toujours visible aujourd'hui commence en 832 par la construction d'une église semi-enterrée par l'abbé Hiduin; il en subsiste la partie centrale (fortement remaniée); à cette époque, ce petit édifice se situe à l'est de l'église carolingienne principale (80m de longueur, une centaine de fenêtres). Les travaux les plus novateurs sont menés par l'Abbé Suger qui remplace l'abside et la façade de l'église carolingienne. Il faut bien comprendre que l'église d'Hildui n'est pas l'origine du monument mais seulement ce qui en reste visible aujourd'hui.

Interprétation du monument 


20230718_c022
L'Abside au niveau chapelle d'Hilduin (crypte), 1140, Abbé Suger; © Michel Racine.
20230718_c033
Le déambulatoire, 1140 Abbé Suger; © Michel Racine.

L'abside actuelle est surélevée pour être construite sur et autour de la chapelle d'Hilduin. A partir de cette époque les architectes successifs ont toujours eu à coeur de préserver les parties les plus emblématiques du monument précédent, malgré l'évolution des goûts et des modes. Construit en trois ans, de 1140 à 1144, le sublime déambulatoire entourant le choeur de la basilique constitue le premier chevet gothique construit au monde, un coup d'essai qui était un coup de maitre. Restant à taille humaine, l'envolée des piliers laisse un espace baigné de lumière et provoque l'émotion aujourd'hui comme au premier jour.

Mais de même que les murs et les voutes étaient largement peints, les fenêtres ne pouvaient se contenter de verre blanc. Pour Suger les vitraux ornant les baies du chevet sont aussi importants que l'édifice lui-même; il va créer un mur de lumière colorée quasi continue. Une innovation exceptionnelle.

Préservés un temps lors de la révolution et de la profanation des tombeaux des rois (les plombs des vitraux ultérieurs du 13e siècle sont les premiers à être fondus), les vitraux du 12e siècle sont déplacés par Frédéric Lenoir dans un musée des monuments français; les vitraux rescapés regagnent Saint-Denis en 1816. François Debret débute des restaurations en 1846 et en replace certains mais de nombreux panneaux manquent et Debré reconstitue quelques verrières en rassemblant des panneaux sans rapport les uns avec les autres. Il doit très vite abandonner sous les critiques de Viollet le Duc qui le remplace. Chaque transport et chaque restauration occasionnent des bris partiels et des pertes. C'est pourquoi aujourd'hui, on trouve des fragments des vitraux de Saint-Denis dans différents musées, dans des églises anglaises et dans bien des pays du monde (sans doute plus hors Saint-Denis qu'à Saint-Denis). Une page est dédiée aux vitraux.

La façade est commencée en 1135; à la mort de Suger, ou au plus tard en 1219; elle est symétrique, à deux tours (Formigé, 1960: p.77); elle nous parait aujourd'hui un peu minimaliste (mais pas parce que la symétrie à disparu); pourtant, à l'époque, les trois portails sont flanqués de statues colonnes et une petite rose enjolive la partie centrale, éléments qui sont tous les premiers du genre.

Le chantier ne reprend que 70 ans après la mort de Suger, en 1231; la partie basse du chevet est conservée et les parties hautes démontées, pour en élever la hauteur et assurer la continuité avec la nef.

La tour nord est incendiée par la foudre en 1219. Elle sera reconstruite d'apparence à peu près identique en même temps que la nef au 13e siècle, mais conçue pour supporter une flèche de pierre atteignant 84 m de hauteur; ce qui lui permettant de surclasser Notre-Dame de Paris comme plus haut monument d'Ile de France.

La façade faisait partie de l'enceinte de l'Abbaye de Saint-Denis et son aspect défensif a été renforcé pendant la guerre de cent ans; l'impression de forteresse (soutenue par la présence des crénaux) que peut donner cette façade n'est sans doute pas imaginaire, mais peut aussi faire référence à la Jérusalem céleste. Une enceinte de protection accompagnée d'un fossé a été cependant en place jusqu'au 16e siècle une vingtaine de mètres seulement en avant de la façade (Formigé, 1960: 32). On entrait par le portail central de la basilique après avoir franchi un pont levis.
20230718_c014
La basilique et le monastère, vers 1600; © CC by NCSA (attribution: Michel Racine, pas d'utilisation commerciale)

L'enceinte de protection de la façade est visible sur la maquette, mais non le fossé.

Des chapelles sont aménagées au 15e siècle contre l'aile gauche de la nef. Les 20 statues-colonnes qui embellissaient les portails ont été déposées par les moines en 1771, lors d'une réfection globale de la façade, un acte qu'on pourrait qualifier de saccage.

20220809_c041
Tête de statue colonne; David; musée de Cluny; © CC by NCSA (attribution: Michel Racine).
20220809_c042
Tête de statue colonne; la reine de Saba; musée de Cluny © CC by NCSA
20220809_c043
Tête de statue colonne; un prophète; musée de Cluny © CC by NCSA (attribution: Michel Racine)

20220809_c041
Statue colonne; un roi; dessin d'Antoine Benoist, 1729; domaine public.
20220809_c042
Statue colonne; la reine de Saba; dessin d'Antoine Benoist, 1729; domaine public
20220809_c043
Tête de statue colonne; un prophète; dessin d'Antoine Benoist, 1729; domaine public


Certaines de ces têtes de statues, présentes dans des collections américaines étaient connues depuis assez longtemps, mais leur provenance discutée; Ce n'est qu'en 1976 que trois têtes, retrouvées dans des collections françaises ont confirmé l'origine de l'ensemble; placées initialement sur les portails de la façade (ouest), 3 têtes des 20 statues sont aujourd'hui présentées au musée de Cluny, à Paris. Les statues avaient été dessinées par Antoine Benoist (édité par Bernard de Montfaucon, 1729), mais la véracité de la représentation mise en doute ensuite. Taillées dans un calcaire à milioles très dur leur fraicheur frappe immédiatement. Les dessins de Benoist nous laissent imaginer la spendeur et l'effet de l'ensemble. Certaines des têtes possédaient des pupilles de verre coloré et les statues étaient peintes.

Il nous est aujourd'hui difficile de comprendre quelles motivations ont conduit les moines à cette action. A Notre Dame de Paris c'est le besoin d'élargir les portails pour les processions qui a provoqué leur destruction partielle, un argument qui ne semble pas tenable pour Saint-Denis où seul le trumeau central sur lequel s'adossait une statue de Saint-Denis a été déposé (la largeur des portails de Saint-Denis a été conservée). Quelques statues avaient été dégradées par les huguenots au 16e siècle, un autre motif possible? Heureusement les têtes en bon état ont été mises de côté (mais on est loin de les avoir toutes retrouvées). A noter qu'à la même occasion, le sol a été élevé de plus d'un mètre côté façade, réduisant la hauteur des portails (Formigé, 1960: 37).

La charpente était en Châtaignier et couverte en plomb. Une petite flèche en charpente se trouvait à la croisée du transept.

En 1793, après la révolution, les sépultures royales sont saccagées. Le plomb d'une partie des vitraux est récupéré, de même que celui de la toiture.

Jacques Legrand s'est vu confié la restauration de l'édifice par Napoléon 1er. En urgence, il établit une toiture en ardoise et abaisse les combles; les baies du triforium sont privées de lumière.

20220809_c016
La rose de la façade ouest, transformée en horloge en 1843 par François Debret; restaurée en 2015. © Michel Racine

The Rose Window West Front, Spencer Means
La rose après dépose de l'horloge par Viollet le Duc (photographie de 2010). CC by SA 2.0 Auteur: Spencer Means

A partir de 1813, François Debret devient l'architecte officiel. Il entame de grands travaux de réfection; il restaure et décore la façade avec le sculpteur Joseph Bru. L'horloge, conçue par Bernard-Henri Wagner en 1834, est installée en 1843 (semble-t-il en remplacement d'un instrument préexistant qui masquait la rose).

Et si la blancheur de la façade ouest nous éblouit aujourd'hui, il ne faut pas oublier qu'elle était peinte à l'origine, avec certitude pour les portails. La restauration de 2015 a permis de retrouver des traces de polychromie datant du 16e siècle. En 1840, Debret répare la flèche touchée par la foudre en 1836; il établi un projet de reconstruction de la toiture, réalisée en cuivre, dans sa pente initiale et sur une charpente de fer (inspirée des travaux de Chartres); le triforium retrouve sa luminosité. Les portes remplacées en 1771 ont perdu peu après leur bronze, fondu lors de la révolution; les portes actuelles sont des restaurations de Debret.

Malheureusement de nouveaux problèmes apparaissent, en partie dus à nouvelles tornades, conduisant Debret au démontage minutieux de la flèche à partir de 1842. Une polémique crée par Prosper Mérimé et la commission des monuments historiques, qui se sentaient écartés s'apparente à une querelle "des anciens et des modernes" transposée en architecture. Debret démissionne en espérant être remplacé par son beau-frère, mais c'est Viollet le Duc qui profite de la situation. La polémique n'est pas vraiment éteinte aujourd'hui; chacun pouvant accuser l'autre de ne pas avoir respecté le passé (en fait, Debret et Viollet le Duc sont, chacun à leur manière, à classer dans les modernes).

Debret s'intéressait beaucoup aux détails décoratifs et à la polychromie; dans l'exposition du Centre des Monuments Nationaux de 2019, il est qualifié d'architecte "romantique", mais ses restaurations s'appuyaient sur une documentation minutieuse et respectaient au mieux l'existant (restauration restitutive). Ses détracteurs ont utilisé ses créations polychromiques (sans doute un peu exubérantes par rapport aux goûts de l'époque et peut-être par rapport à ceux d'aujourd'hui) contre lui.

Il innovait aussi (comme dans sa reconstruction de la toiture sur une charpente de fer), à une époque ou aucun chantier de restauration médéviale d'ampleur n'avait encore été mené en France (CMN, dossier de presse 2018).
facade_ouest_projet-1860_viollet_le_duc
Projet de Viollet le Duc pour la façade ouest, 1860. Domaine public.


Viollet le Duc était un passionné du Moyen-Age et avait l'ambition de construire "plus gothique que le gothique". C'était un architecte romantique, comme Debret, mais chacun l'était à sa manière. A Saint-Denis, Viollet le Duc a sûrement démonté plus que de nécessaire, peut-être dans l'espoir d'y reconstruire la "cathédrale idéale"?

Malheureusement les finances de l'Etat n'étaient pas à la hauteur de son projet, si tant est qu'il ait été réalisable, la tour sud n'ayant jamais été conçue pour supporter une flèche. Viollet le Duc se contentera d'exercer son imagination sur la restauration des dallages et des verrières du déambulatoire. Il va surtout s'attacher à défaire ce que Debret avait fait. La toiture échappera à cette rage destructrice (ainsi que les verrières à griffons, les vitraux de la nef, des roses nord et sud du transept). Contrairement aux idées reçues, Viollet le Duc ne s'opposait pas à Debret sur la polychromie et a même pousuivi son travail, détruit par les architectes du 20e siècle.

Napoléon 1er n'ayant pu se faire enterrer sur place, la basilique va tomber dans l'abandon.

Les études menées au début du 21e siècle ont permis de retrouver les traces des polychromies successives (Barbara Trichereau et al. 2015) et la façade est restaurée en 2015, rétablissant en partie le travail de Debret; une exposition installée dans le déambulatoire lui rend hommage en 2019.

Le maitre autel, de Vladimir Zbynovsky, a été installé en 2018. Le socle en travertin d’Arménie surmonté d'une dalle de verre ménage une fenêtre en croix qui éclaire la crypte où, selon la légende, se trouvent les reliques.

L'origine d'une popularité exceptionnelle ↑ 

Les nombreuses fouilles réalisées de l'époque de Viollet le Duc à nos jours on révélé l'existence de plus de 15 000 sépultures qui débutent à l'époque pré-chrétienne puis le lieu se christiannise vers le 3e siècle; les tombes sont souvent riches (quand elles n'ont pas été pillées). Les lieux sont donc sacrés depuis la nuit des temps.
aregonde_bijoux
Bijoux de la reine Arégonde; crédit musée nationaux.

Le début de l'histoire est en fait légendaire. Celui qui va prendre le nom de Saint-Denis et ses compagnons sont-ils décapités puis enterrés près de Montmartre ou un peu plus au nord ? Au 5e siècle la nommée Sainte-Geneviève (patronne de Paris) fait édifier à Saint-Denis la première église d'une vingtaine de mètres de longueur (Romero, 1992: 17). Les corps de Saint-Denis et ses compagnons auraient-ils été transférés en 627 depuis leur premier lieu d'unhumation ? Childebert, un des fils de Dagobert fait passer l'église de 20 m à 50 m.

En 1959, Michel Fleury découvre le sarcophage d'une reine mérovingienne, Arégonde, inhumée entre 565 et 590. Ses vêtements ont pu ête reconstitués et les riches bijoux découverts déposés au musée du Louvre.

Dagobert enrichi considérablement l'édifice et les restes attribués à Saint-Denis devenus des reliques sont placés dans des cercueils d'argent. Dagobert meurt à Saint-Denis où il se fait enterrer en 639 (Romero, 1992: 29). L'abbaye naissante de Saint-Denis est placée sous l'autorité directe du pape et du roi et partiellement exemptée d'impôt. Malheureusement 100 ans plus tard la dynastie mérovingienne agonise.

Un aristocrate, Fulrad organise l'alliance entre Charles Martel, son fils Pépin le Bref et l'abbaye. Charles Martel est enterré à Saint-Denis et Pépin le Bref y est couronné roi. En sept ans de 768 à 775 Fulrad reconstruit une église somptueuse (la troisième), en forme de croix latine, de 80 m de longueur.

Hilduin, un éclésiatique érudi en grec entreprend d'assoir la popularité de l'église sur des bases plus solides, c'est à dire sur des mythes. Réécrivant l'histoire (il n'hésite pas à créer de faux documents), il fait de Saint-Denis à la fois l'Evèque de Paris et le compagnon de Saint-Paul (une invraissemblance temporelle) et utilise le miracle populaire à l'époque de la cépalophorie: Saint-Denis aurait marché depuis le lieu de son exécution jusqu'à celui de son inhumation, en tenant sa tête dans ses mains. L'abbaye est désormais équipée d'un saint exceptionnel, reliques et miracles à l'appui (Romero, 1992: 38). Pour faire bonne mesure, on "découvrira" plus tard que les reliques se sont enrichies d'un fragment de la couronne du Christ et d'un clou de la crucifixion. Tout cela ne s'est pas fait sans contestation: l'abbaye de Longpont prétendait posséder une tête de Saint-Denis, Notre-Dame de Paris la partie supérieure du crâne et des reliques auraient été ramenées d'orient à Rome par la première croisade.

Lorsque Suger entame la reconstruction les foules de pélerins qui se pressent dans la basilique carolingienne sont si denses que certains meurent étouffés.

Reconstruire la flèche, oui, mais laquelle ? ↑ 

Quand les cathédrales étaient peintes ↑ 

La basilique de Saint-Denis est un monument pluriel. Les tombeaux des rois constituent à eux seuls un musée de l'histoire de la sculpture française depuis le 13e siècle. La lumière qui traverse la dalle de verre et la fenêtre en croix ménagée dans le moderne autel du 21e siècle éclaire les sarcophages mérovingiens. La basilique de Saint-Denis ne se classe pas dans une période de l'histoire. Elle est l'histoire. La basilique de Saint-Denis est un monument dédié au culte, mais elle a toujours joué un rôle politique éminent. La vie de la basilique a été des plus mouvementées mais la basilique a survécu. Puissions nous en apprendre que nous ne pouvons perdurer que dans la diversité et le respect mutuel. C'est la définition même de la laicité et c'est celle que nous enseigne l'église la plus emblématique de l'histoire de France.

Nos goûts peuvent changer mais peu importe, le futur se construit avec le passé.

Mausolé royal  ↑ 






Références

 ↑ Cathédrale de Saint-Denis. UNESCO (Tentative List).

 ↑ Jules Formigé. 1960. L'Abbaye royale de Saint-Denis. PUF.

 ↑ Anne-Marie Romero. 1992. Saint-Denis, la montée des pouvoirs. Presses du CNRS.

Michaël Wyss. 2013. Saint-Denis: évolution d'un paysage urbain vue au travers de l'archéologie in Comprendre les paysages urbains. Actes du 135e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, "Paysages". Neuchâtel, 2010. Paris, Editions du CTHS, 2013. pp. 73-87. (pdf);


Michaël Wyss, Thomas Clouet, Jean-Pierre Gély. 2018. Les portails de la façade occidentale de Saint-Denis in Damien Berné et Claire Betelu (dir.), A fleur de pierre. Dix ans de restauration des portails à statues-colonnes, actes de la journée d'étude "Actualité des portails du premier art gothique". INHA, Paris site de l'HiCSA, mis en ligne en février 2022, p. 10-29 (pdf).

Michael Wyss. . Saint-Denis. in Bernard Gauthiez, Elisabeth Zadora-Rio et Henri Galinié. Village et ville au Moyen Age. p. 221-241 - Vol. 2.

Jean-Michel Leniaud. 1949. Viollet-Le-Duc ou les délires du système. Menges.

Bibliographie

Basilique cathédrale de Saint-Denis. Le site officiel des monuments historiques.