La photographie en voyage est un paradoxe: la vie quotidienne vous fait côtoyer des personnes ou des objets que vous connaissez bien et que vous devriez pouvoir présenter sous leur meilleur jour ou sous leurs aspects les plus originaux. C'est tout le contraire pour ce que vous rencontrez en voyage et pourtant cette absence de connaissance, cet oeil neuf, ce sentiment du provisoire et d'éphémère vous permet de voir ce que vous ne voyez plus dans votre environnement familier. L'envie irrésistible de conserver ces "instants volés" saisi les plus insensibles.

Pour réussir de bonnes photos en voyage, la clef sera sans doute de trouver un équilibre entre ces deux extrêmes; de conserver votre capacité d'étonnement tout en prenant le temps de sentir "l'âme des choses", de réellement rencontrer les personnes que vous allez côtoyer. Photographier peut apprendre à voyager, et vous obliger à voyager lentement.

Quel appareil emporter ?

La photographie argentique a démarré avec de lourdes "chambres photographiques" en bois montées sur un trépied tout aussi lourd; puis les plaques de verre ont été remplacées par des pellicules en rouleau de 6cm utilisées dans les moyens formats; puis Oskar Barnack crée le... Leica, un appareil qui utilise le film au format 35mm dit 135. Il faut utiliser un agrandisseur pour obtenir un positif lisible, mais la relative légèreté, la discrétion, la solidité et la facilité d'utilisation en font l'appareil fétiche des reporters et des voyageurs du 20e siècle. Cette évolution ne fut possible que par les progrès considérables dans la technologie des surfaces sensibles qui en a amélioré constamment la définition et la sensibilité. Arrivé trop tôt ou trop tard et finalement concurencé par le numérique, le format APS, plus petit et de qualité insuffisante, n'a jamais eu le succès escompté et a disparu en 2011. Pour compenser les limitations du Leica en macrophotographie ou lors de l'utilisation d'objectifs de longue focale (qui produisent un décalage de visée et de fort changement du cadrage) a été conçu le reflex: miroir relevable permet la visée à travers l'objectif (donc sans décalage et en prenant en compte le "grossissement" apporté par une longue focale). Plus lourd, le reflex ne supplante cependant pas les appareils de type Leica (qu'on peut par opposition appeler compacts) dans la photographie de reportage (Street Photography).

Pour le moment la photographie numérique reproduit encore les options qui se sont affirmées avec l'argentique; mais il a été longtemps difficile de fabriquer des capteurs numériques de grande surface (le premier capteur 24x36mmm, l'équivalent du 135 argentique, apparaissant en 2002: Canon 1Ds). Aujourd'hui on voit des numériques dépasser le format 24x36; nous n'en parlerons pas tant ces matériels sont éloignés des conditions du voyage telles qu'on l'entend sur ce site (encore que: un modèle comme le Pentax 645 Z n'est pas significativement plus lourd ni plus coûteux que certains reflex professionnels 24x36).

L'option reflex, avec un miroir relevable, s'associe avec un grand capteur de 24x36 mm (aussi appelé FX) ou de demi-format (DX) et des objectifs interchangeables.

L'option compact (dont la qualité est souvent très éloignée du Leica qu'il prend en modèle) s'associe souvent avec un capteur de petite taille et un objectif zoom (de focale variable), fixé à l'appareil.

Pour le futur (?), il faut prendre conscience que le numérique revisite les modes de visée: en mode Liveview l'image enregistrée en permanence sur le capteur peut être affichée sur un écran pendant la prise de vue (sur les reflex à miroir non transparent, ce dernier doit être relevé) et un panachage des caractéristiques apparait de plus en plus qui rend le classement traditionnel obsolète. Les compacts, concurencés par les smartphones, évoluent vers de grands capteurs et les objectifs interchangeables sont de plus en plus fréquents; ces compacts évolués, parfois appelés hybrides, constituent probablement le futur de la photographie, surtout s'ils combinent viseur à cadre et mode Liveview (Le Leica n'a pas dit son dernier mot!).

En effet la visée reflex suppose un miroir relevable et un pentaprisme, un ensemble fragile et encombrant (donc lourd); elle ne se justifie que par son association à un système autofocus souvent plus rapide et à une consommation d'énergie moindre.

Le capteur
Avantages du grand capteur: Plus le capteur est grand, mieux les photosites enregistrent la lumière: vous pouvez alors photographier ou filmer en faible lumière. La technologie à fait d'énormes progrès, ce qui rend les images fournies par les compacts souvent très utilisables, mais la différence subsiste, elle s'est seulement décalée vers le haut.

Plus le capteur est grand, plus la diffraction est faible, plus vous pourrez utiliser un diaphragme fermé pour augmenter la profondeur de champ (paysage ou macrophotographie) ou augmenter le temps de pose même par forte lumière (paysage marin, rivière et cascade) pour générer un effet de flou. La diffraction est un phénomène physique (optique) incontournable et si les compacts experts possèdent un filtre neutre permettant de gagner quelques diaphragmes, l'effet reste souvent insuffisant, sauf en début ou en fin de journée.

A l'inverse (le type de photographies concernées n'est plus du tout le même), plus le capteur est grand, plus vous pourrez isoler un plan net en ouvrant le diaphragme (détacher un portrait d'un fond flou), ici encore le phénomène physique est incontournable.

Un grand capteur est donc considérablement plus polyvalent.

Avantages du petit capteur: le poids ! on peut espérer que la technologie progresse (et il reste beaucoup de marge: un Nikon D600 (l'un des plus légers des boitiers plein format) équipé d'un micro-Nikkor 60 mm AF D pèse 1345g alors qu'un Nikon FM2 argentique équipé du mythique micro-NIKKOR 55 mm pèse 880g), mais le poids des objectifs reste une contrainte physique: plus le capteur est grand, plus le diamètre des lentilles est important et donc plus l'objectif est lourd. A noter que le problème concerne moins les fisheyes qu'il est plus facile de construire pour un grand capteur que pour un petit. Ce qui va avec le poids, tout en étant assez différent, c'est l'encombrement et la discrétion. Vous ferez peut-être plus facilement des portraits, même en prévenant vos sujets, avec un bon compact, qu'avec un plein format armé d'un zoom à faire peur.

Obtenir des plans tous nets (ou presque) peut être intéressant en photographie de paysage ou en macrophotographie: tout dépend de l'effet recherché.

Pour être complet, il faut signaler que différentes technologies existent. Le capteur CCD, le plus ancien a longtemps été considéré comme plus performant. Il capte mieux les faibles lumières. Il est remplacé aujourd'hui sur presque tous les appareils (sauf le bas de gamme) par un capteur CMOS, plus performant en hautes lumières, plus économe en énergie. La société Sigma est la seule a utiliser des capteurs Foveon dont elle détient le brevet.
L'écran
L'écran est l'élément nouveau qui n'était pas présent sur les appareils argentiques. Bien que les réflex et le Leica numériques aient conservé leurs modes de visée respectifs (miroir relevable et pentaprisme pour l'un, viseur à cadre et télémètre pour l'autre), l'image enregistrée par le capteur peut généralement s'afficher en mode Liveview sur un écran (en alternative à celle du viseur optique pour les réflex). Sur les compacts simples, cet écran constitue même le seul mode de visée (sur les compacts plus sophistiqués on trouve souvent en complément un viseur électronique tel qu'il est présent dans les caméras). Le seul inconvénient est la consommation d'énergie, donc l'épuisement plus rapide des batteries. Hors l'écran, une des innovations majeures de la photographie numérique, est malheureusement souvent l'un des éléments les plus maltraités (innovation, pas tout à fait car les réflex argentiques haut de gamme offraient la possibilité d'ôter le pentaprisme et les moyens formats offraient souvent un viseur offrant un peu la même ergonomie qu'un écran orientable).

Alors que les caméras destinées au cinéma présentent quasiment toutes des écrans orientables, l'écran des appareils photos est souvent fixe et devient illisible en plein soleil (sur les écrans orientables il est facile d'ajouter un cache latéral repliable qui résoud largement ce problème). Un écran orientable permet de prendre des photos sans porter l'appareil au niveau du visage (ou pire, sans le tenir devant soi à bout de bras), donc de manière bien plus discète, avec une bien meilleure stabilité, et ouvre la possibilité de cadrer correctement des clichés au dessus d'une foule ou à ras de terre. C'est pour moi un critère majeur dans le choix d'un modèle, surtout s'il s'agit d'un compact. La seule critique, c'est qu'en portrait, vos sujets ne regarderont pas l'appareil !

Un sérieux inconénient de la visée sur écran pour les appareils reflex est cependant à signaler: la visée en mode écran (Live View) de la plupart des réflex est généralement associée à un mécanisme d'autofocus lent et peu efficace (contrairement au procédé autofocus lié au viseur optique); dans ce cas votre super appareil se retrouve être plus lent qu'un compact de bas de gamme (et vous aurez souvent intérêt à passer en mode manuel de mise au point ou à abandonner la visée écran une fois le cadrage fait si vous travaillez avec un tripode) pour contourner ce problème).

Dans le cas ou la rapidité de mise en oeuvre n'est pas déterminante, il est possible de connecter un écran HDMI ou même certains smartphones aux appareils disposant d'un connecteur USB ou HDMI, voir par wifi (recherchez l'application qDslrDashboard sur le web).
Le format raw (brut)
Le format d'image le plus universel pour la photographie est le format JPEG. Une compression d'intensité réglable permet de limiter la taille des fichiers. Elle s'accompagne toutefois d'une perte irréversible (il est impossible de reconstituer l'image telle qu'elle était avant la compression). En différant la "traduction" au format JPEG de l'image produite par le capteur à une application sur ordinateur, on profite du processeur plus puissant de l'ordinateur, d'un temps acceptable plus important, les deux aboutissant à un meilleur traitement, et on se donne bien plus de possibilités de corriger les caractéristiques de l'image (hautes et basses lumières, contraste, température de couleur de l'éclairage, etc.). La question ne se pose même pas: utilisez un appareil photo capable d'enregistrer dans le format raw et choisissez systématiquement ce format d'enregistrement de préférence au format JPEG. Vous aurez seulement besoin d'emporter plus de cartes mémoires, car les formats raw sont plus encombrants, mais les cartes sont toutes petites, leur capacité a considérablement augmenté et leur prix a baissé.

Critique du format raw. Il me faut quand même vous prévenir: l'inconvénient c'est qu'il n'y a pas un format raw, mais presque autant que d'appareils; en ce qui concerne l'archivage à long terme il est nécessaire de vous assurez que vous disposez toujours de logiciels qui permettent de convertir vos fichiers en JPEG. Si vous n'êtes pas sûrs de répondre positivement à la question, Adobe a développé un format de compression sans perte, proche du RAW nommé DNG, qui peut sembler plus sûr, car ouvert. De plus les matériels Leica, Pentax ou Samsung utilisent ce format. Pour mémoire, Canon ne me fournit plus de logiciel tournant sur les ordinateurs actuels capable de lire les fichiers CRW que produisait mon Powershot G2 en 2003...

Batteries

Si vous pouviez oublier les piles des boitiers argentiques (surtout des boitiers manuels, celles-ci résistant des années et n'étant indispensables qu'au bon fonctionnement du posemètre), ceux qui voyageront dans la nature loin de la civilisation et de la fée électricité vont devoir prendre des précautions. Les batteries des compacts sont petites et se déchargent très vite, d'autant plus que l'utilisation quasi obligatoire de l'écran les sollicite davantage que sur un reflex. Un système de recharge solaire sera parfois indispensable. Les panneaux solaires USB (qui délivrent un courant de 5V) sont bien plus abordables que les premiers panneaux 12V. Complétés par un chargeur universel prenant en charge toutes les batteries litium-ion quelque soit leur marque et lui même USB, c'est un équipement qui vous ménera partout. Emportez des batteries de rechange et recharger les toutes dès que la chose est possible. La qualité des batteries peut varier grandement, surtout si vous utilisez des copies des batteries "officielles" (j'en ai trouvé d'excellentes, mais aussi d'autres qui se déchargeaient spontanément en quelques jours). Les batteries lithium-ion s'usent même quand on ne s'en sert pas: si vous ne les utilisez pas pendant de longues périodes, stockez-les au froid (dans un réfrigérateur) et le moins chargées possible (sans les décharger complétement, ce qui peut les "bloquer").

Objectifs

Vous avez décidé de franchir le pas, de ne pas vous contenter de votre merveilleux compact expert et de trimbaler votre gros réflex; mais quel objectif utiliser ? Compte tenu de ce qu'on trouve aujourd'hui, un zoom transtandard de grande amplitude me semble un choix avisé; vous n'avez plus à changer d'objectif; vous êtes toujours prêt. Chez Nikon le 28-300mm 3,5-5,6G pèse 880g, présente un rendu homogène sur toutes les focales (sauf peut-être un manque de contraste et de définition au delà de 200mm) et n'a guère que des défauts optiques faciles à corriger par logiciel (distorsion et vignetage). Au point où vous en êtes, vous pouvez peut-être compléter par une focale fixe, à choisir en fonction du voyage, comme un très grand angle, ou un 85mm à grande ouverture pour les portraits... Chez Nikon, j'ai personnellement une préférence pour les micro-Nikkor 55 mm ou 60mm qui conviennent aussi pour les portraits; cerise sur le gâteau, si vous êtes dans la nature, toutes les possibilités de macro vous sont ouvertes. Transporter une longue focale ne se justifie que sur des voyages très spécialisés comme visiter une réserve animalière.

Trépied

Un pied photographique est un objet lourd et immobilisant qui s'oppose à la photographie instantanée. C'est cependant l'accès à des clichés plus rares, à tout ce qui nécessite des temps de pose supérieurs à 1/25 s. A vous les photographies de nuit, les flous de sujets mobiles dans un contexte net, etc.

Dans toutes les situations où travailler au ras du sol n'est pas un handicap, le trépied est avantageusement remplacé par le sac de graines: n'importe quel sac bien hermétique que vous remplirez de riz ou autre fera l'affaire; il supportera sans problème un reflex avec une longue focale (et donnera même de meilleurs résultats qu'associé à un compact); à la rigueur, votre sac à dos peut convenir aussi. Idéalement, le contenu doit être déformable sans être trop élastique. A noter que ce dispositif peut être utile là où il est interdit de se servir d'un pied (j'ai ainsi plongé dans la perplexité les gardiens des grottes d'Ajanta, en Inde). Vous pouvez faire du déclenchement différé en utilisant le retardateur de l'appareil, mais un déclencheur à fil ne pèse quasiment rien. Un trépied de table ne pèse que 100 ou 200 g et est indispensable à emporter si vous voyagez avec un compact, souvent trop léger pour rester stable sur le sac de graines.

En conclusion, l'appareil idéal est pour moi un compact le plus léger possible, équipé d'un zoom transtandard lui-même léger, muni d'un écran orientable et utilisant le plus grand capteur possible. Cet appareil n'existe pas encore (mais on s'en approche), donc il m'arrive aussi d'emporter un lourd réflex.

Références

www.openraw.org/info/

Bibliographie

Sur ce site, une page dédiée à la photographie des volcans: Photographier les volcans
www.photographie.com
www.revue.com