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Dossiers photographiques


Il suffit de descendre sur la plage où les bateaux s'alignent en arc de cercle sous leur toit de palme, de respirer l'odeur forte de la viande de Baleine qui sèche au soleil pour être immédiatement saisi par la personnalité de ce village qui ne ressemble à rien de ce qu'on peut voir ailleurs.
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La plage dans la douceur du soir (evening on the beach).
© Michel Racine
Seuls les abris à bateaux (najeng) ont conservé leur architecture traditionnelle et s'alignent harmonieusement en haut de la plage.
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Soirée (evening)
© Michel Racine
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La construction de maquette est une activité pratiquée par les hommes âgés (old man making model). © Michel Racine

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Des buts improvisés et parfaits (improvised and perfect goals).
© Michel Racine
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Maquette de pelabang (pelabang model).
© Michel Racine

La chasse à la Baleine (détails

Elle se pratique de mai à août avec les bateaux les plus gros (pelabang ou tena) qui sont possédés par des corporations héréditaires. Traditionnellement les baleinières navigaient exclusivement à la voile et à la rame (de 9 à 14 rameurs); elles sont aujourd'hui équipées de petits moteurs hors-bord, ce qui permet un équipage plus réduit. En saison (lefa) les pelabang sortent systématiquement; hors saison (baleo) ils peuvent sortir aussi, mais seulement lorsqu'une grosse Baleine est repérée depuis la terre.

Les habitants de Lamahera n'hésistent pas à s'attaquer au Cachalot (Physeter macrocepalus); la Baleine bleue est par contre taboue, et considérée comme protectrice du village.

Des bateaux plus petits (sapa), maneuvrés par deux hommes, sont des possessions individuelles et utilisés pour la pêche au filet (Nolin, 2010); les proies sont souvent des poissons volants (Exocoetus volitans), mais des poissons bien plus gros comme les Raies peuvent être capturés.

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Retour de chasse
© Michel Racine

Ikat (détails

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La chasse à la Baleine est souvent représentée sur les ikat; © Creative commons (Attribution: Michel Racine, pas d'utilisation commerciale)
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Les ikat sont portés lors des cérémonies; © Creative commons (Attribution: Michel Racine, pas d'utilisation commerciale)

Le village a su maintenir une tradition de tissage très active; les ikat courants sont assemblés (deux pièces de tissage) en sarong portés par les femmes (les hommes portent le plus souvent un sarong à carreau qui relève d'une technique de tissage beaucoup plus simple); les ikat les plus beaux (issus de coton filé à la main et teints avec des colorants naturels) sont confectionnés pour servir de dot à la future mariée et atteignent des sommes considérables; ils sont aussi vendus aux touristes ou à des commerçants venus de Bali.

Histoire 

Des documents portugais de 1643 (Barnes, 1986) font état de produits présents sur Lembata issus de la capture de Baleines; l'origine de cette chasse leur est donc antérieure.
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Cochon
© Michel Racine

Les habitants de Lamahera n'ont pas (ou très peu) de terre agricole qui leur appartienne en propre, d'où l'existence depuis très longtemps d'une économie de troc avec les montagnards de l'ile; les seules activités agricoles développées sont l'élevage de cochons dans de petits enclos de bambou et l'élevage de poulets; le coton et l'indigo sont cultivés dans les petits jardins au voisinage des habitations pour permettre la fabrication d'ikat.

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Le bateau est remonté sur la plage
© Michel Racine

S'ils partagent une culture commune avec l'ethnie Lamaholot comme l'organisation patriarcale, la plupart des clans ont une origine extérieure à Lembata. Le village a longtemps été l'une des rares communautés côtières dans une ile où l'on cherchait surtout à fuir les pirates en s'installant dans la montagne.

La baie de Lamalera n'offre pas de mouillage sûr et seuls des bateaux légers, tirés sur la plage sont utilisables, ce qui a longtemps assuré une certaine tranquilité aux habitants. Les communications terrestres avec le nord de l'ile ont été longtemps difficiles et peu utiles car le sud de Lewoleba bien plus luxuriant que son nord aride.

La christianisation date du 20e siècle. Elle a largement été influencée par la réussite ou non des pêches suivant les messes et les bénédictions de bateaux lorsque ces dernières remplaçaient les offrandes sur les pierres sacrées. Lamalera a longtemps été l'un des peuplements les plus importants de l'ile; c'est son isolement économique qui a conduit, après la seconde guerre mondiale, à son dépassement par Lewoleba. Le village, qui possède un réseau d'instruction complet est depuis longtemps confronté à une émigration économique des jeunes éduqués, surtout des garçons.

Le monde moderne s'est installé progressivement, mais certains "progrès techniques" sont très récents (Tomoko Egami, 2013):
- en 2000, la route arrive à Lamahera, suite à l'éviction de Soeharto et au développement d'une politique de décentralisation administrative favorable aux infrastructures locales; en 2002 des services journaliers de bus remplacent le bateau hebdomadaire depuis Lewoleba;
- introduction de bateaux motorisés dans la chasse à la Baleine, puis montage de moteurs hors-bord sur les peladang en 2002; ceci a révolutionné l'activité et s'est traduit par des captures record en 2001 (les résultats de la chasse restent cependants très fluctuants et 5 Cachalots seulement ou moins sont capturés en 2005, 2006 et 2009);
- installation d'un réseau électique en 2005 remplaçant les lampes qui fonctionnaient à l'huile de Baleine !
- installation d'un relais téléphonique en 2006, ce qui se traduit par l'arrivée des téléphones portables.

D'autres changements, introduits à la fin des années 2000, traduisent des tentatives de diversification des ressources économiques et peuvent sembler contradictoires: la pêche de nuit au filet dérivant se développe; une fête touristique se tenant à la fin octobre 2009 (déplacée en mai en 2015 ?) est instaurée tandis qu'un appel solonnel est lancé par la population à l'assemblée régionale pour la préservation de la pêche traditionnelle à la Baleine.

La division administrative en Lamalera A et Lamalera B, recoupe une séparation assez ancienne (Barnes, 1996 p38) entre un village haut et un village bas et correspond à la répartition des abris à bateaux sur la plage (de part et d'autre de la chapelle).
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Harpon
© Michel Racine

Seule la chasse à la Baleine (au harpon à main) est associée à une tradition rigide qui réglemente l'organisation sociale du village et assure la redistribution des captures à l'ensemble de la communauté (ce qui n'est pas le cas par exemple pour les Raies manta pêchées au filet). Ainsi l'identité de Lamalera est profondément liée et totalement dépendante du maintien de la chasse traditionnelle à la Baleine; d'aucuns pensent que tant que les Baleines migreront devant les côtes de Lembata, le village de Lamalera continuera de maintenir des traditions qui viennent de la nuit des temps, mais la résistance des traditions locales à la mondialisation reste incertaine.

Les populations de Cétacés

Dans nombre de pays, la chasse à la Baleine s'est industrialisée au début du 20e siècle conduisant dans un premier temps à une augmentation considérable des prises, puis à un affaiblissement tout aussi considérable des populations de Cétacés et donc dans un deuxième temps à une diminution des prises. L'installation d'une commission baleinière internationale en 1948 traduit la volonté de réglementer cette chasse. Mais la situation reste très conflictuelle, un certain nombre de pays (Norvège, Islande, etc.) refusant le moratoire sur la chasse commerciale voté en 1985, et d'autres le contournant (Corée du sud, Japon). En 2016, l'Indonésie ne fait toujours pas partie de la commission baleinière internationale.

La chasse traditionnelle artisanale telle qu'elle est pratiquée à Lamalera et par quelques autres communautés dans le monde n'est pas concernée par le moratoire, et il peu probable que les captures réalisées au voisinage de l'ile de Lembata aient la moindre influence sur les populations de Baleines, face à la pêche industrielle. Néanmoins, le Cachalot chassé à Lamalera est considéré comme une espèce vulnérable et ses captures à Lamalera sont très irrégulières: (de cinq à plus d'une cinquantaine par an). Certains ont mis en relation la faiblesse des captures à la fin des années 2000 et leur variation cyclique avec la motorisation des pelabang vers 2002 (un Cachalot femelle n'accouche que tous les cinq ans).

Il est difficile en l'état des connaissances scientifiques d'avancer la moindre explication qui peut dépendre aussi bien d'une fluctuation de la population globale de Cachalots que d'une modification de ses routes de migration.

Gestion durable des ressources marines

En instituant en 2009 une réserve maritime en mer de Sawu, l'assemblée régionale de Nusa Tengarra Timur a souhaité négocier avec les habitants de Lamalera la mise en place d'une gestion durable des ressources marines. Elle s'est heurtée à une fin de non recevoir des représentants du village. Même si les règles de pêche traditionnelles comme le tabou concernant la Baleine bleue 1 ou le fait de ne pêcher que les Cétacés mâles (ce dernier non respecté de nos jours) ont pu jouer dans le passé le même rôle que des préoccupations écologiques, elles n'ont pas le même sens pour la population qui considère le produit de la pêche comme un don divin.

Il apparait aujourd'hui que la réintroduction de règles concernant le type des animaux chassés (interdition de capturer les jeunes ou des femelles en gestation), ainsi qu'une limitation des prises anuelles de grands Cachalots les années fastes soit nécessaire pour préserver les ressources à long terme.

La Raie manta (Manta alfredi et Manta birostris) fait aussi partie des espèces chassées traditionnellement comme en témoignent les motifs présents sur les ikat. Hors la chasse de cette Raie dont le village voisin de Lamakera (sur l'ile de Solor) s'était fait une spécialité (un tiers des captures mondiales) a conduit à une diminution drastique des populations de ces poissons géants 2, du fait de la surpêche, sans solution à court terme.

La situation économique catastrophique du village de Lamakera, longtemps cité comme le "frère jumeau" de Lamalera devrait faire réfléchir.

↑ 1 La Baleine bleue reste classée parmi les espèces menacées bien que sa chasse ait été interdite par la Commision Baleinière internationale depuis 1966 (une interdiction respectée, la dernière a été capturée en 1978).

↑ 2 La capture des Raies manta, un poisson dont la chair est peu prisée, a été considérablement stimulée par la flambée du cours de leurs branchies sur le marché de la médecine traditionnelle chinoise. De pseudo-vertus médicinales leur ont été conférées, sans aucun fondement scientifique. Le cycle vie très long des Raies manta (longévité d'une cinquantaine d'année), le taux de fécondité très faible font que la ressource est durablement, sinon définitivement, compromise.

En pratique 

Le village prend tout son caractère pendant la saison de chasse (mai à août); il n'est pas trop à conseiller d'y venir hors saison, même si les pelabang peuvent quand même sortir (avec beaucoup de chance, tout est possible, toute l'année). De même, dans un village que les missionnaires ont réussi à convertir entièrement à la religion catholique, le dimanche est une journée à éviter si votre temps de séjour est court.
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Poupe d'un pelabang;
© Michel Racine

Une démonstration de chasse peut être organisée pour les touristes. Elle dure moins de deux heures, implique deux bateaux et coûte la somme extravagante d'un million de roupies par bateau.

Mais pour 150 000 roupies par personne (2016), vous pourrez accompagner les pêcheurs sur leur pelabang dans leur sortie de la journée à la recherche des Baleines (à condition bien sûr qu'ils sortent); attention: la sortie peut durer six heures; placez vos équipements fragiles (téléphone, appareil photo) dans un sac étanche au moins lors des débarquements /embarquement; se trouver dans un bateau qui participe directement au harponage d'un gros cachalot (ceci donc surtout pendant la hors saison ou baleo) comporte des risques: un gilet de sauvetage peut être utile (on n'en trouve pas à Lamalera). Les pelabang sont mis à l'eau plus ou moins à la levée du jour.

Un marché basé sur le troc se tient le samedi à Wulandoni (6 km de Lamalera) où les femmes de Lamalera échangent la viande de Baleine contre du Maïs et des Bananes.

Une grotte hébergeant des chauve-souris se trouve sur la côte à 30 min à pied du village
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Chasseur de Baleine
© Michel Racine

La communauté de Lamalera a fait l'objet d'études d'ethnologues, de nombreux films documentaires, et de visites de photographes professionnels. L'arrivée de touristes qui prennent des photos sans rien apporter en échange n'est pas toujours bien vue et l'accueil peut paraitre moins chaleureux qu'ailleurs; les pêcheurs réclamment parfois de l'argent contre des photographies, mais quelques petits cadeaux comme des cigarettes suffisent à ouvrir les regards et à changer complètement l'ambiance.

Lamalera est relié par bus quotidien à Lewoleba; la route (piste) est défoncée (dites vous qu'il n'y a pas si longtemps, il n'y avait pas de route !).

Le village compte quelques auberges, la plupart à quelques pas de l'arrêt du bus; en 2016, celle d'Abel Beding est la plus confortable (attendez-vous à un mandi à eau froide et à ce que l'air soit très chaud sous le toit de tôle).

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Le soir venu, les femmes viennent remplir des bidons d'eau de mer.
© Michel Racine

Références

 Tomoko Egami, Kotaro Kojima. 2013. Traditional Whaling Culture and Social Change in Lamalera, Indonesia. Senri Ethnological Studies 84: 155-176.

 David Nolin. 2010. Food-Sharing Networks in Lamalera, Indonesia. Human Nature, October 1; 21(3): 243–268. doi:10.1007/s12110-010-9091-3

 Liste IUCN (International Union for the Conservation of Nature) des espèces en danger: Baleine bleue, Cachalot, Raie manta.

Bibliographie

Whaling as a way of life: Launching Photovoices in Lamalera village.
R. Barnes. 1989. The Ikat Textiles of Lamalera: A Study of an Eastern Indonesian Weaving Tradition. E.J. Brill, Leiden (Netherlands).
R. Barnes. 1996. Sea Hunters of Indonesia: Fishers and Weavers of Lamalera (Oxford Studies in Social and Cultural Anthropology). Clarendon Press.
L'introduction est consultable sur books.google.fr

Filmographie

John Blake, Robert Barnes. 1988. The Whale Hunters of Lamalera, Indonesia. 51min.
Jean-Michel Corillion. 2010. Lamalera, l'ultime combat. 52min. Trailer (You Tube).