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Dossiers photographiques


Le cercle est un élément essentiel de la culture Manggarai; on le retrouve dans la disposition des parcelles des champs circulaires (lingko) et dans le plan de la maison traditionnelle autour du pilier central; les maisons étant elles-même disposées en cercle autour d'une place sacrée (compang). Malheureusement ces champs ne sont aujourd'hui visibles que près du village de Cancar et seules quelques maisons traditionnelles subsistent (une à Todo et sept à Wae Rebo sont particulièrement représentatives de l'architecture originale).

Wae Rebo

A 1 100 m d'altitude et accessible uniquement à pied, Wae Rebo présente un ensemble unique dans tout le pays Manggarai de 7 maisons traditionnelles (rumah adat →), une architecture qui remonterait au moins à 500 ans. Ce site affublé du label d'écotourisme me semble poser actuellement plus de questions qu'il n'en résout.
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Wae Rebo, vu depuis le point de vue de la "librairie", au petit matin
© Michel Racine
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Un mbaru niang, Wae Rebo
© Michel Racine
Historique
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Un mbaru niang, vers 1915 (Crédit Tropenmuseum / Wikimedia)
© Creative Commons

En 2008, bien que les clans qui y vivent aient été affectés par une forte émigration, souvent vers les vallées voisines en raison des difficultés de scolarisation et de communication, plusieurs centaines de personnes (88 familles) 1 vivent toujours sur place, dont une bonne partie dans des maisons "banalisées" et quelques dizaines dans quatre maisons traditionnnelles. Trois de ces maisons (mbaru niang) abritent des familles, une plus grande étant la "maison du chef" (mbaru tembong). La maison du chef abrite des représentants des différentes familles du village (souvent des anciens) et sert de lieu de réunion. Deux des habitations dont le mbaru tembong, sont en mauvais état. Trois habitations ont disparu. Moins de 40 touristes visitent le village cette année là.

Martinus Anggo, un indonésien originaire du village ayant fait des études de tourisme, puis ayant vécu à Bali et aux Philippines est à l'origine d'un projet de développement touristique. L'autre intervenant important est Yori Antar, un architecte de Jakarta préoccupé par la conservation de l'architecture traditionnelle. Une reconstruction des deux maisons en mauvais état est planifiée en 2008 et réalisée en 2009-2010 (rumah asuh, 2009), puis la construction des trois maisons disparues, en 2010-2011, le tout financé par des dons. Le but principal de Yori Antar était d'impliquer la population du village à la reconstruction afin de préserver l'utilisation traditionnelle des habitations et le transfert des techniques de construction entre générations.

A la suite du refus d'une des familles solicitées d'occuper un mbaru niang, et/ou pour faire face à l'augmentation du nombre de touristes, celui ci est transformé en maison d'hôte et on lui adjoint une structure conique plus petite qui sert de cuisine.
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Foyer d'un mbaru niang
© Michel Racine

Le mbaru niang est un symbole de l'unité d'une famille et le mbaru tembong de l'unité du village.

Les maisons sont construites en bois provenant de la forêt voisine avec un toit de palmes (en fait une herbe locale nommée anyaman ilalang). Elles peuvent durer une centaine d'années, mais le toit doit être refait tous les cinq ans. Le niveau de base, supporté par des pilotis est le seul habité, les autres étages servent à stocker les réserves.

Un foyer ouvert est installé au niveau de base sur un tapis de terre non loin du pilier central, il permet la cuisson et chauffe l'habitation; comme il existe très peu d'ouvertures, la maison est vite enfumée, mais il parait que cela assèche et préserve le toit de la pourriture.
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Une version modernisée du mbaru niang
© Michel Racine

A noter qu'un bâtiment nommé "bibliothèque" est construit une centaine de mètres au dessus du groupe des sept maisons; ce bâtiment que personne n'a jamais vu ouvert n'est pas tout à fait un mbaru niang car le toit est décalé du sol par un haut mur de bois comportant des fenêtres. L'endoit offre une jolie vue sur la partie traditionnelle du village surtout au petit matin quand les toits fument dans la brume.

En 2016 une autre maison semblable à la "bibliothèque" était en construction près du centre du village.

A cette lecture, le projet semble idyllique. Mais même si l'auteur de ce texte est un fervent partisan du maintien des cultures et des architectures traditionnelles, il est nécessaire de prendre un peu de recul.

La reconstruction, au moins pour les maisons situées au centre du village, est "intégriste", copie stricte des contructions telles qu'on les réalisaient il y a 100 ans, ce qui pose au moins deux problèmes:
- chaque mbaru niang est un habitat communautaire abritant plusieurs familles (ou une famille élargie); hors dans toute l'Asie du sud-est les habitats communautaires (comme les maisons longues de Borneo) ont tendance à disparaitre, le changement des structures sociales dans les villages conduisant les habitants à préférer des maisons plus petites, qui hébergent à peine plus que la famille mononucléaire et apportent davantage d'intimité;
- les colonisateurs, puis le gouvernement central de Jakarta ont poussé à la disparition des rumah adat avec des arguments souvent fallacieux, mais qui trouvent ici davantage d'écho, compte tenu du climat humide et froid: on vit moins à l'extérieur et les intérieurs sont vite enfumés, ce qui est particulièrement malsain. Le mbaru niang hébergeant les touristes fait exception car il ne possède pas de foyer ouvert (ni de foyer tout court, les poêles sont maheureusement inconnus dans tout Flores).

De fait, à part Wae Rebo, ne semblent subsister en pays manggarai:
- qu'une maison traditionnelle dans le village de Todo, conservée comme lieu de réunion pour les villageois et comme lieu sacré d'hommage aux ancêtres, la fonction de musée pour les touristes venant en complément.
- des maisons mixtes, de taille modeste, modernes par de nombeux aspects, mais intégrant des éléments traditionnels comme la forme du toit, les symboles faîtiers, l'utilisation de l'espace. Le village de Kampung Ruteng (Pu'u) en est un exemple.

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La cuisine des touristes
© Michel Racine

On pourrait passer sur le prix exhorbitant du droit d'entrée et de l'hébergement à Wae Rebo, sur le manque de confort de l'hébergement (cf chapitre En pratique), mais le plus criticable, c'est la faible interaction avec la population: vous serez souvent arrivés assez tard, il fait nuit à six heures, il n'y a que les étoiles (magnifiques par ailleurs en raison de l'abscence de toute perturbation lumineuse) à renconter à l'extérieur; les femmes du village qui préparent votre repas sont dans une maison autre que le dortoir; à part la cérémonie de bienvenue dans le mbaru tembong avec le chef de village (dont vous n'aurez pas compris les paroles en manggarai et que votre guide aura traduit plus ou moins mal), vous ne discuterez qu'avec le jeune indonésien présent dans votre dortoir; lequel ne fait que baragouiner l'anglais et semble plus préoccupé par l'encaissement des roupies que par le partage d'une culture locale qu'il ne connait pas vraiment (parce qu'il n'habite pas en permanence sur place). Le lendemain, les habitants des mbaru niang vaquent à leurs occupations (lors de mon passage c'était le séchage du café), mais réagissent avec peu d'enthousiasme aux (inévitables ?) séances photos (vu l'importance de la féquentation touristique, ils ont des excuses); la perception qu'on en retire est celle d'un accueil moins chaleureux qu'ailleurs.

Le nombre de touristes est passé de 200 en 2010 à 400 en 2011, 900 en 2013 (Aglionby, 2013) et atteint probablement les 5 000 en 2015 ou 2016 (en comptant les passages en journée). Le nombre de touristes a donc augmenté d'un facteur 10 en seulement 5 ans et la population locale m'a semblé un peu dépassée. Personne ne semble savoir ce que deviennent les sommes versées pour l'hébergement, mais une chose est sûre c'est que toutes les agences de Labuanbajo proposent le circuit de Wae Rebo "clé en main", en trois jours, avec voiture et chauffeur et que cela semble être une affaire en or. Si votre but principal est un échange plus authentique avec des communautés Manggarai, nul doute que vous pouvez trouver mieux dans d'autres villages (Flores Homestay Network).

Au final l'avenir de Wae Rebo me semble assez incertain, entre une attraction de type "Disneyland" (même si l'échelle en est très différente), et une tentative sincère de maintenir la vie et les traditions de vie d'un ancien village. La première interprétation est argumentée par la "double vie" des habitants, la seconde par l'existence de projets pour construire une microcentrale électrique, développer la culture du café et installer une école dans le village même.

 En réalité, il semble que la plupart des familles vivant à Wae Rebo possèdent aussi une maison plus bas dans la vallée (à Kombo près de Dintor); le recensement combine les deux villages. Ainsi si un mbaru niang peut abriter jusqu'à 8 familles, le temps est partagé entre le village traditionnel et Kombo. Les parents descendent souvent le samedi dans la vallée pour voir leurs enfants (il existe une école primaire à Kombo et une école secondaire à Dintor), assistent à la messe du dimanche et remontent à Wae Rebo le lundi après le marché hebdomadaire, menant ainsi une "double vie". A part sa fonction touristique, Wae Rebo est un village d'altitude, utile pour travailler dans les plantations de café. Lire: Wae Rebo: The Duality of Tradition and Progress in West Flores.

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Rizières circulaires (lingko), Cara (Cancar)
© Michel Racine

Les rizières circulaires (Lingko)

Traditionnellement cette disposition résulte de la distribution des parcelles autour d'un point central sacré (lodok) où étaient organisés offrandes et sacrifices. Chaque clan ou village possède un ou plusieurs lingko divisé en "parts" attribuées chacune à une famille. A l'origine un lingko était cultivé temporairement (manioc, bananes), puis abandonné à la forêt pour permettre la régénération de la terre. La culture du riz a été introduite au début du 20e siècle.
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Galerie de portraits, Kampung Ruteng, 2016
© Michel Racine

Ruteng

Deux maisons "traditionnelles" un peu modernisées (cf ci-dessus) sont visibles à Kampung Ruteng (Pu'u), en périphérie du bourg de Ruteng. Plus petites que celles de Wae Rebo, leur (re)contruction date d'il y a une vingtaine d'années. J'y ai trouvé les échanges voyageurs / habitants plus faciles qu'à Wae Rebo, il est vrai qu'ils reposent sur une pratique plus ancienne. Deux quartiers de Ruteng dont celui de Pu'u participent d'ailleurs au réseau Flores Homestay Network.
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Dueliste Caci (combat de fouets), Ruteng, 2001
© Michel Racine

La fête de penti y était encore organisée en août il y a une quinzaine d'années et comportait des combats de fouets.
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Sungkit
© Michel Racine

Textiles

La technique de l'ikat n'est pas (plus?) pratiquée en pays Manggarai, mais des fils supplémentaires sont souvent ajoutés lors du tissage pour décorer les textiles (technique du sungkit). Il est abondamment fait appel à des fils teints chimiquement.

En pratique 

Le coût de l'hébergement à Wae Rebo est exorbitant (par rapport aux prestations fournies et au prix standard de Flores): 325 000 IDR par jour et par personne (avec 3 repas inclus); pour une visite à la journée c'est à peine moins: 225 000 IDR (avec le repas de midi inclus). Les prix ont quasiment doublé depuis 2012 et comme la demande dépasse l'offre... La nourriture est très simple, le couchage se fait sur une natte de pandanus, vous n'avez droit qu'à une seule couverture (et il fait très froid la nuit vu que le foyer habituel est déplacé dans la cuisine annexe: environnement sans fumée ou chaleur, il faut choisir). Les toilettes et le mandi très basique situés à côté de la maison sont envahis par les araignées et accessibles par un escalier de bois très dangereux de nuit.

A l'hébergement, il vous faudra sans doute ajouter le prix d'un guide local depuis Denge auquel vous aurez des difficultés à vous soustraire (guide inutile car le chemin est confortable et très facile à suivre, mais c'est une pratique répandue dans tous les lieux touristiques d'Indonésie pour se faire de l'argent): 200 000 IDR par guide (valeurs 2015).

Si le dortoir (car c'est bien ainsi qu'il faut appeler le mbaru niang des touristes) est plein, l'ambiance est à la promiscuité et m'a rapellé les refuges de montagne (aux ronfleurs vous ajouterez les touristes indonésiens discutant tard dans la nuit, etc.).

Ce n'est pas tant le manque de confort qui est criticable (ceux qui ont le courage de venir ici à pied sont généralement des voyageurs qui ont connu des situations plus difficiles et après tout vous faites l'expérience de la vie telle que la vivent les habitants), mais la façon dont le cloisonnement entre touristes et habitants est organisé: Le terme de logement chez l'habitant est ici totalement usurpé.

L'architecture sera moins spectaculaire, mais il est clair que bien des villages Manggarai sont susceptibles de vous offrir des échanges plus spontanés, plus sympathiques et plus instructifs que Wae Rebo. Si cette présentation ne vous a pas découragé, munissez vous de vos rudiments de Bahasa Indonesia, essayez d'aller sur place hors saison touristique, restez suffisamment de temps dans le village (la plupart des groupes redescendent dès le matin), cela vous permettra peut-être de contourner les méfaits d'une surfréquentation touristique galoppante. La fête du "nouvel an" (penti) est célébrée en novembre.
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Dintor (publicité gratuite et sans engagement)
© Michel Racine

L'accès à Wae Rebo se fait par Dintor, un village sur la côte sud situé au milieu des rizières et qui possède une auberge, puis Denge à quelques kilomètres où on peut aussi loger chez l'habitant. Ensuite la randonnée à pied prend de 2h30 à 4h. Une route avait été construite sur le premier tiers du parcours, jusqu'à la rivière Lemba, mais elle a été en partie emportée par l'érosion torrentielle aussitôt construite (la nature semble mieux se défendre face aux aménageurs que les habitants). Une habitation isolée est présente en ce lieu nommé Wae Lomba. Le chemin qui suit a été refait et est très confortable. A Pocoroko, qui offre un point de vue sur la côte et constitue le dernier point où les téléphones mobiles fonctionnent, on franchit une crête; la suite du parcours est pratiquement horizontale jusqu'à Nampe Bakok d'où on domine le village et on annonce son arrivée en frappant un tambour (pour éviter de payer les droits d'accès au village certains routards désargentés préfèrent se contenter de ce point de vue).

Ceux qui ne disposent pas de leur propre véhicule ont intérêt à accéder à Denge depuis Ruteng et non depuis Labuanbajo: le chemin est plus court et il existe un bemo journalier. Une option un peu plus coûteuse, mais préférable à l'utilisation d'un véhicule privé depuis Labuanbajo est de chartériser un bateau (le site de Wae Rebo donne des détails, lien en bas de page).

Les habitants de Denge pratiquent activement le tissage et l'accueil est chaleureux.
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Denge
© Michel Racine
Les rizières circulaires sont visibles dans la région de Cancar à 17 km de Ruteng. Au petit village de Cara, une colline offre un beau point de vue.

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Rizières circulaires (lingko), Cara (Cancar)
© Michel Racine

Références

 La reconstruction du mbaru niang, Wae Rebo. Par Yori Antar, l'architecte de la reconstruction.

 John Aglionby. How Indonesia's Flores began to bloom. Financial Times, 8 novembre 2013.

Bibliographie

Manggarai traditional textiles.

Yori Antar. Pesan Dari Wae Rebo. Livre.

Wae Rebo. Le site "officiel".