Dossiers photographiques

Histoire partielle et partiale

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Aung San dans les années 1940, public domain

Le 19 juillet 1947, bogyoke (général) Aung San qui a mené la lutte pour l'indépendance et dont le parti a remporté quelques mois plus tôt les élections pour l'assemblée constituante de la Birmanie est assassiné. Il a 32 ans et sa fille, Aung San Suu Kyi, n'en a que 2.

Lors de son indépendance, en 1948, la Birmanie est la plus "avancée" des ex-colonies britanniques. Premier exportateur mondial de riz, habité par une population alphabétisée à plus de 65%, ce pays est doté d'abondantes ressources naturelles, allant des plus grandes forêts de Teck d'Asie, aux mines des plus beaux rubis de la planète, en passant par les hydrocarbures liquides et gazeux et de nombreux minerais (cuivre, or, etc.).

En 1962, le général Ne Win revient au pouvoir par un coup d'état et nationalise la plupart des entreprises qu'il confie à des corporations dirigées par l'armée. Dans les années 80, la Birmanie a derrière elle 20 ans de pouvoir sans partage et de régression économique, la "voie birmane vers le socialisme" ne reconnait qu'un seul parti politique et la gouvernance mélange planification centralisée et superstitions; le pays est hors du temps et presque hors du monde. La gentillesse et la curiosité de la population en font une destination étonnante et fascinante, mais le visa n'autorise qu'une semaine de séjour! il ne fait pas bon afficher la profession de journaliste sur son passeport et les caméscopes sont indésirables.

En septembre 1987 Ne Win annonce une (nouvelle) démonétisation, ne conservant que les billets de 45 et 90 kyats (dont la valeur est divisible par 9, superstition numérologique), ruinant les rares économies des birmans. De mars à juin 1988, les manifestations sont quotidiennes. En juillet 1988, Ne Win, dans un discours radiodiffusé surprenant, annonce sa retraite politique (il est âgé de 77 ans) et une réforme de la constitution visant à instaurer un système multi-parti. Les manifestations (et la répression qui va avec) culminent le 8 août 1988.
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Le premier discours politique d'Aung San Suu Kyi le 26 août 1988

Aung San Suu Kyi, rentrée quelques mois plus tôt en Birmanie pour se rapprocher de sa mère malade, est sollicitée par les opposants. Le 26 août elle prend pied dans la vie politique par un discours devant 500 000 personnes à la pagode Shwedagon, appelant à la résistance non violente (Suu Kyi, 1988).

Le 18 septembre, un coup d'état militaire, peut-être organisé par Ne Win, met fin à la contestation. Des milliers d'opposants sont tués et de nombreux autres emprisonnés.

Le 27 septembre, Aung San Suu Kyi participe à la fondation de la NLD (National League for Democracy) 1. Ne faisant pas les choses à moitié, elle entame immédiatement une tournée dans tout le pays, multipliant les réunions politiques. Irritant la junte au plus au point, elle est arrêtée puis assignée à résidence le 20 juillet 1989.

En 1989 le nom du pays est changé en Myanmar, prétendument pour effacer la période coloniale, ainsi que de nombreux noms de ville (Rangoon devient Yangon, Pagan devient Bagan, Pegu devient Bago, etc.). Ces changements ont été refusés par les opposants, et par nombre de pays étrangers comme les Etats-unis. Birmanie est tout simplement le nom français du Myanmar (et pour le moment, ce site continue de nommer la Birmanie Birmanie).

En 1990 La NLD recueille, à la grande surprise de la junte, près de 60% des voix et 80% des sièges du "parlement" birman (Aung San Suu Kyi, toujours assignée à résidence n'est pas elle même candidate); le résultat des élections est annulé par la junte.
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Affiche (poster) pour défendre Aung San Suu Kyi et les droits en Birmanie, 2009 par Obey; crédit Sherpard Fairey.

Dans toute cette période, les opposants birmants, la NLD et Aung San Suu Kyi reçoivent un fort soutien de l'opinion internationale 23. Aung San Suu Kyi est lauréate du prix Sakharov pour la liberté de penser décerné par le parlement européen (1990). L'année suivante (1991) elle reçoit le prix Nobel de la paix pour sa lutte non violente pour la démocratie et les droits de l'homme 4.

Depuis 1992 le tourisme est encouragé par la junte dans le but d'augmenter ses resssources. A l'inverse, Aung San Suu Kyi et la NLD prônent la mise en place de sanctions économiques 56 et le boycott touristique 7. Des sanctions ont été mises en place par l'Union européenne et d'autres états comme les Etats-unis; l'Union européenne met en place en 1996 un embargo sur les ventes d'armes. La junte parvient cependant à développer un tourisme orienté vers les groupes organisés et des entreprises comme Total, qui exploite le gisement de gaz de Yadana, échappent aux sanctions économiques 9. De plus l'essentiel des revenus de la Birmanie provient du commerce de la drogue.

En 2005, la capitale est déplacée de Rangoon à Nay Pyi Taw, au milieu des champs.

En 2006 l'Organisation Internationale du Travail (une agence de l'ONU) accuse la junte de crimes contre l'humanité, en particulier par la pratique à grande échelle du travail forcé.

En août 2007 devant une aggravation des difficultés économiques provoquée, entre autres, par les multiples taux de change, le pouvoir décide de couper brutalement les subventions concernant le gaz et les carburants, qui compensaient partiellement une inflation située entre 15 et 50% par an depuis l'année 2000 10. Des manifestations éclatent dans lesquelles les moines prennnent une place prépondérante. La répression tombe le 26 septembre. Une nouvelle constitution est élaborée en 2008.

En mai 2008 après les dommages très importants provoqués par le cyclone Nargis dans le delta de l'Irrawadi (probablement plus de 200 000 morts), l'aide internationale afflue, mais est bloquée par la junte qui entend distribuer elle-même nourriture et médicaments.

Le 7 novembre 2010 des élections que la NLD décide de boycotter sont organisées dans le cadre de la nouvelle constitution. Le parti au pouvoir affirme y avoir remporté 80% des voix mais ce résultat est dénoncé comme frauduleux par la communauté internationale. Pourtant, le 13 Novembre 2010 Aung San Suu Kyi est libérée. De 1989 à 2011, elle aura passé quinze ans en assignation à résidence ou dans la prison d'Insein (Rangoon) et seulement six années en liberté.

En 2011 d'autres prionniers politiques sont libérés (environ 300 sur un total estimé à plus de 1500). Parallèlement, la junte engage une série de réformes concernant l'économie et les droits de l'homme. Le 30 mars 2011 la junte transfère ses pouvoirs à un gouvernement civil constitué... d'anciens militaires! U Thein Sein, précédemment premier ministre, devient président de la "République" de l'Union de Birmanie.

Aung San Suu Kyi, mars 2012
Vidéo Youtube, mars 2012
Fin 2011, la NLD est autorisée à présenter des candidats aux élections législatives partielles d'avril 2012. En mars, Daw Aung San Suu Kyi, personnellement candidate à Kawhmu une circonscription rurale à deux heures de Rangoun, multiplie les meetings électoraux dans toute la Birmanie, drainant des foules considérables. Le même mois, dans un discours enregistré, Suu Kyi réclame, entre autres, la modification de la Constitution de 2008 (qui octroie d'office 25% des sièges des deux chambres aux militaires d'active) et plaide pour un cessez-le-feu entre l'armée et les groupes rebelles des minorités ethniques. Cette vidéo est partiellement censurée par le pouvoir, mais néanmoins diffusée le 14 mars sur la télévision d'état (Aung San Suu Kyi, 2012). Malgré quelques irrégularités visant à limiter le succès de la NLD, les résultats des élections sont sans appel 12.

The New Light of Myanmar, 27 septembre 2012
The New Light of Myanmar, 27 septembre 2012: Daw Aung San Suu Kyi rencontre U Thein Sein à New York
Depuis août 2012 le contrôle des médias avant publication a été supprimé (mais des lois très strictes subsistent); il arrive même que le quotidien officiel affiche Suu Kyi en une.

Seuls les devins de la pagode Sule peuvent désormais prévoir l'avenir de la Birmanie. Lors de sa visite en France de juin 2012, Suu Kyi l'expime dans une jolie métaphore: «Cette route vers la démocratie n'est pas droite et fonctionnelle comme les routes d'Europe, elle est comme les routes de mon pays, très cahoteuses et inexistantes par endroits, donc nous devons la rendre plus lisse et utilisable par tous les temps» (Le Monde, 2012).

En avril 2015 les militaires siégeant au parlement ont bloqué deux propositions d'amendements à la constitution:
- la première qui réduisait à 70% la majorité nécessaire à une modification constitutionnelle (25% des sièges des deux chambres sont attribués à l'armée hors élection, l'armée continue donc à disposer d'un droit de veto absolu);
- la deuxième qui abrogeait l'article 59F interdisant à toute personne ayant un conjoint ou des enfants étrangers d'assumer les responsabilités de président ou de vice-président (un article fait sur mesure pour empêcher Aung Sang Suu Kyi de devenir présidente). 

En novembre 2015, la LND remporte les élections législatives avec des scores qui évoquent ceux de 1990 (80% des sièges). Contrairement à 1990, la LND est félicitée par le président Thein Sien et par le chef de l'armée, Min Aung Hlaing, qui jouent fair play. Avec ce résultat, la LND dispose d'une majorité confortable lui permettant de former le gouvernement et d'élire le président. Il n'empêche que pour le moment, aucune réforme constitionnelle n'est possible et que l'armée conserve, directement ou par ses soutiens, un rôle primordial dans une économie soumise à de fortes tensions (La Tribune de Genève, 13 novembre 2015). L'épreuve du pouvoir s'avère délicate dans un pays où les conflits communautaires n'ont fait que s'exacerber. Une situation si complexe que la LND a été accusée par l'opinion internationale de rester silencieuse face au radicalisme religieux réprimant les Rohingyas alors qu'elle est vue comme un parti islamiste par les soutiens intérieurs de l'ancien régime.

Au début de l'année 2016 une marée orange (de députés NLD) déferle sur le parlement mais dans le même temps le Ministry of Home Affairs contrôle tous les niveaux de l'administration (une des plus corrompue au monde), depuis les états et régions jusqu'au plus petit village; le fédéralisme de la Birmanie n'est qu'un trompe l'oeil, et... le Ministry of Home Affairs est nommé par le chef de l'armée. Il en est de même du Ministry of Border Affairs et (sans surprise) du Ministry of Defence. Un paradoxe de plus dans ce pays: la présence de cette marée orange est un trompe l'œil (Sai Htun Nyan, 2018).

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Pochoir de Suu Kyi, avenue d'Ivry, Paris 13e recouverte par un tag pro-Rohingya, 2018

Les multiples difficultés qui persistent et s'accentuent en 2017 dans quasiment toutes les régions périphériques, et dont la communauté internationale s'est émue pour l'Arakan confirme l'analyse précédente (Aung San Suu Kyi, 19 septembre 2017). Le point de vue extérieur n'est sans doute pas le plus approprié pour analyser la situation ethnique en Birmanie. Si Suu Kyi prenait fermement la défense des Rohingyas, elle entrerait en conflit ouvert avec l'armée et se heurterait aux convictions de l'ethnie bamar dominante (c'est à dire à la grande majorité de la population birmane). La priorité de Suu Kyi semble être d'obtenir d'abord une évolution constitutionnelle qui permettrait de mieux assurer la démocratie et d'empêcher tout retour en arrière; une attitude qui apparait de plus en plus comme une impasse (Bruno Philip, 2017).

Le 27 août 2017, une centaine d'hommes de femmes et d'enfants indous ont été massacrés dans l'état d'Arakan par des combattants de l'Armée du Salut des Rohingyas (ARSA); une trentaine de postes de sécurité ont étés attaqués au même moment, déclenchant une violente réponse de l'armée birmane qui a poussé plusieurs centaines de milliers de Rohingyas à l'exil au Bangladesh. Ainsi ces extrémistes musulmans font le jeu de l'armée birmane et réciproquement. Ces faits sont développés dans un rapport d'Amnesty International publié le 22 mai 2018, qui souligne que les atteintes aux droits humains commises par l'ARSA sont rarement dénoncées.

L'affaire des Rohingya de Inn Din: le 1er septembre 2017 un groupe de 10 Rohingya sont arrêtés par des villageois bouddhistes, certains tués à coup d'épée par les villageois, les autres achevés par l'armée. Deux journalistes birmans de l'agence Reuters obtiennent des photographies. Accusés d'investigations illégales, les journalistes sont emprisonnés en septembre 2017 et condamnés à 7 ans de prison un an plus tard. Entre temps, l'agence Reuters publie en février 2018, au nom des journalistes emprisonnés, un article sur ce massacre. L'article et la condamnation suscitent une forte émotion dans la communauté internationale (Reporters Sans Frontières, 2018, l'article en cause: Reuters reprise par Le Monde). En avril 2018 et après enquête, l'armée birmane annonce la condamnation à 10 ans de prison de 7 militaires ayant participé à l'opération; cette condamnation qu'Aung San Suu Kyi qualifie de "premier pas sur la route de la responsabilité" est plus ou moins passée sous silence par les médias occidentaux... Dans une séquence dont seule la Birmanie a le secret, les deux journalistes ont été amnistiés par la grâce présidentielle le 6 mai 2019 (avec 6 500 autres prisonniers) et l'armée birmane annonce à la fin mai que les militaires emprisonnés avaient été libérés dès novembre 2018, après moins de 9 mois d'emprisonnement (Reuters, 2019). Cette affaire illustre la complexité de la politique birmane et l'omniprésence de l'armée.

En mars 2018, Saw O Moo, l'un des leaders Karen les plus actifs a été assassiné dans son village par l'armée birmane.

On s'est aussi aperçu que, depuis 2013, l'armée birmane utilise le réseau Facebook pour dénigrer les Rohingya et susciter la haine chez les bouddhistes en diffusant de fausses informations à leur sujet. Près de 700 personnes travailleraient à Naypyidaw dans cette version moderne de la manipulation des esprits. En même temps le ministre birman de l'intérieur (home affairs) annonce que le moine bouddhiste extrémiste U Wirathu est activement recherché pour avoir tenu des propos sédicieux contre le gouvernemen et son leader Aung San Suu Kyi (Reuters, 2019).

 (Suu Kyi, 1988) Daw Aung San Suu Kyi's firt ever public speech You Tube (birman).

(1) National League for Democracy, nld-official.org (anglais, birman); Le nom du parti est parfois traduit en français par: Ligue nationale pour la démocartie (LND).

(2) Info Birmanie.
(3) Burma Campaign UK (anglais).
(4) Aung San Suu Kyi - Biography. Nobelprize.org (anglais).
(5) "Nous sommes intéressés par le bien être et le bonheur du peuple de Birmanie sur le long terme, non par le plaisir et la chance de quelques égoïstes dans ce pays". Aung San Suu Kyi. Letters from Burma. 1997. Penguin Books, p44.
(6) "une chose que nous n'accepterons jamais c'est que la Birmanie devienne un fournisseur de main-d'oeuvre bon marché pour le reste du monde. Si le développement économique n'est pas contrôlé, le pays risque de se trouver exploité par d'autres." Aung San Suu Kyi, opinion citée par Thierry Falise. 2007. Le Jasmin ou la lune. Florent Massot éditeur, p247.
(7) "Nous ne voulons pas d'un tourisme qui bouleverse les traditions de notre pays comme cela s'est produit en Thailande." Aung San Suu Kyi, opinion citée par Thierry Falise. 2007. Le Jasmin ou la lune. Florent Massot éditeur, p248.
(9) Dominique Baillard. 2007. Les ressources naturelles, bouclier de la junte birmane. RFI.
(10) . www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=bm&v=71&l=fr

 (Aung San Suu Kyi, 2012) Aung San Suu Kyi fait son premier discours à la TV d'Etat. Le Huff post.
(12) 45 sièges étaient à pourvoir: 37 à la chambre basse du Parlement (équivalente de l'assemblée législative), 6 à la chambre haute (équivalente du sénat) et 2 dans des chambres régionales. La LND compte 43 élus sur 44 candidats, une victoire écrasante qui fait écho à celle de 1990.
(Le Monde 2012). Cette route vers la démocratie n'est pas droite.
(La Tribune de Genève 13 novembre 2015). Malgré sa victoire, Aung San Suu Kyi va devoir transiger avec l'armée.
 (Aung San Suu Kyi, 19 septembre 2017). Discours sur la paix et l'harmonie. Un discours très "diplomatique" qui déçoit les admirateurs non birmans de Suu Kyi et confirme qu'elle n'a que le pouvoir que l'armée birmane veut bien lui laisser. En attendant, aucun état ne veut accueillir les réfugiés de l'Arakan (dont le nom officiel est Rakhine state).
 (Sai Htun Nyan, 11 juillet 2018). Nouvelle tentative de processus de paix. Cité par Libération, ce représentant local de la minorité Shan explique: «Le processus de paix était plus facile sous le précédent gouvernement de l'ancien général Thein Sein car ce dernier pouvait influencer le ministère de l'intérieur dirigé par les militaires, venant lui-même de l'armée. Mais le gouvernement civil [d'Aung San Suu Kyi] n'a, lui, aucun pouvoir». De plus le même article souligne le fait que l'accord de cessez-le-feu de 2015 n'a été signé que par une petite partie des guerillas ethniques de libération, l'armée birmane en écartant d'autres, divisant pour mieux régner.
Bruno Philip. 2017. Aung San Suu Kyi, l'icône fracassée. Equateurs.
 septembre 2018. Lettre ouverte de Reporters Sans Frontières à Aung San Suu Kyi.
 février 2018 (republié en octobre). L'article publié suite à l'emprisonnement de deux journalistes birmans, repris par Le Monde. Massacre in Myanmar (l'original en anglais).
 27 mai 2019. Myanmar soldiers jailed for Rohingya killings freed after less than a year. Cet article de l'agence Reuters reprend toute l'historique de l'affaire.
 1er juin 2019. Arrest of U Wirathu ordered. Mizzima.